Le néolibéralisme comme soin palliatif du socialisme en un exemple : les « refugee bonds »

J’ai déjà exprimé dans ce blog une idée qui me semble fondamentale à comprendre, celle du néolibéralisme comme une réponse du socialisme, ou de la social-démocratie, face à ses échecs. En effet, devant les crises (chômage, dette et migration pour ce qui est du sujet de ce billet) que traversent nos contrées vouées au socialisme plus ou moins mou et à l’étatisme plus ou moins dur, face à ce constat d’échec des politiques publiques classiques, une partie de nos élites, notamment au pied du mur après la réussite flamboyante de l’URSS, s’est mise à vouloir concilier la chèvre et le chou, c’est-à-dire garder à la fois un haut niveau de « protection » sociale étatique et un monde économique à peu près performant.

La réponse fut ce que d’aucuns appellent le « néolibéralisme », politique qui est à peu près autant « libérale » que je suis communiste et qui aurait tout aussi bien pu s’appeler « néosocialisme » avec tout autant de pertinence.

La différence fondamentale entre « libéralisme » et « néolibéralisme »

Le libéralisme suppose un mouvement spontané de la part des humains, non organisé par l’État : ce sont les échanges (culturels, sociaux, économiques, …) qui façonnent la société, on parle de « laissez-faire » (et non « laisser-faire ») car les libéraux pensent que les personnes les plus pertinentes pour s’occuper de ces échanges, sont celles qui les pratiquent, plutôt qu’une quelconque élite administrative pseudo éclairée.

Le néolibéralisme, ce sont ces élites administratives en lien étroit avec d’autres élites principalement bancaires et financières (disons « économiques » en général) qui tentent, non pas de laisser faire les échanges humains, ce que les libéraux nomment le marché, mais de faire en sorte que ces mêmes humains agissent pour eux et dans le sens qu’ils ont voulu. Il y a eu le soft power, le néolibéralisme c’est le soft dirigism. Le socialisme voulait supprimer le marché, le néolibéralisme veut le faire fonctionner pour lui. Le marché oui, mais pas trop et largement contrôlé afin qu’il abreuve les caisses de l’État social-démocrate.

C’est parfois difficile d’expliquer à un breyon socialiste que « libéral » et « néolibéral », ce n’est pas la même chose. De même, il est parfois difficile d’expliquer à mes camarades libéraux que le néolibéralisme n’est qu’une invention de plus de l’hydre socialo-communiste pour dévoyer nos idées (un peu, mais pas seulement). Ce matin, dans l’un de ces articles qui donne envie de commettre un meurtre, j’ai trouvé l’exemple parfait. Quelques gus du CEPR, un think tank pro-européen, pro-bien public et pro-marché contrôlé ont émis une idée non seulement idiote mais en un sens presque inhumaine, au point que j’en ai avalé mon café de travers. Il s’agit de financer « la crise des migrants » par un Eurobond qui serait émis par l’UE sur le marché parce que, vous voyez, le marché ça fonctionne.

Les refugee bonds : le néolibéralisme et la faillite de l’État en un acte

L’idée des refugee bonds est basée sur trois arguments :

  • The response to the refugee crisis is an EU-wide public good : la réponse à la crise des réfugiés fait partie de l’ensemble des biens publics de l’UE
  • Additional funds to finance it are necessary : nous avons besoin de fonds supplémentaires pour financer cette solution
  • Bond financing is appropriate because of the intertemporal nature of the problems : le financement par les bonds est approprié à cause de la nature intertemporelle des problèmes

Je n’aurais pas pu trouver meilleur exemple pour illustrer ma thèse du « néolibéralisme comme soin palliatif à la social-démocratie ». C’est exactement l’ordre de leurs arguments : l’État a failli dans sa gestion d’un « bien public », il faut plus de pognon, le marché va s’occuper de le trouver.

Je l’expliquais dans un article précédent sur la crise des réfugiés alors qu’elle battait son plein, médiatique, l’été dernier. C’est bien l’absence de libre circulation des personnes, réponse typiquement étatiste et anti-libérale qui est à l’origine de la crise des migrants. Entendez-moi bien : ce n’est pas la ou les causes de la migration, celles-ci sont d’ailleurs nombreuses et à chercher du côté de la pauvreté de ces pays, des guerres (civiles ou « pour la démocratie »), des dictatures, et j’en passe. Mais ce qui crée la crise des migrants est que ces personnes sont confrontées à une fermeture des frontières qui enrichit les trafiquants d’êtres humains, les passeurs et les arnaqueurs. Une fois sur place, s’ils sont encore vivants, ces même migrants font face à un racisme plus ou moins prononcé motivé partiellement par la peur (et ensuite la haine) de voir ces indésirables venir profiter de nos caisses sociales. La peur, et toujours la haine ensuite, de les voir errer en rue, ne pas travailler, ne pas s’intégrer et parfois demander des comptes (donc notre argent) aux États.

Mais tout cela n’est que le résultat de notre organisation socialiste. Dans un monde libéral, la circulation est libre, celle des biens, des services, des personnes et des capitaux. Ces migrants pourraient aller et venir sans arroser des passeurs et surtout sans coûter énormément d’argent à nos États qui, via FRONTEX, ne savent plus ou donner de la tête pour faire cesser ces flux de nouveaux Barbares à nos portes. Dans un monde libéral, où chacun s’assure lui-même, ou par l’intermédiaire de groupements libres (assurance, mutuelle, …), la peur de voir l’étranger profiter du système n’existe plus. Son rejet diminue d’autant. Dans un monde libéral il ne faut pas, comme en Belgique, dépenser 250€ côté patron, pour recevoir 100€ côté employé ; un migrant, même très peu qualifié peut trouver du travail ; dans ce monde là, il ne faut pas être expert en droit social pour engager un collaborateur sans risquer les prud’hommes ; et enfin, dans un monde libéral il ne faut pas un permis de travail pour travailler ; oui, enfin, dans un tel monde, les migrants seraient considérés par tous (excepté les éternels racistes et xénophobes) comme un potentiel humain et économique, et non comme une menace créée de toute pièce par le socialisme et le conservatisme du repli sur l’État.

Voilà donc nos supers économistes du CEPR qui, pour pallier tous ces problèmes créés par la social-démocratie, décident de faire appel au marché et à la finance, puisque, en effet, ceux-ci sont bien plus doués que l’État pour allouer les ressources. Sauf que la réponse du marché aux migrants n’est pas la financiarisation des migrants à travers des bonds édité par l’UE ! La réponse du marché, du vrai marché libéral, à la question de la migration c’est la libre-circulation et le libre-travail. Qu’ils viennent donc ces types qui fuient la pauvreté et la guerre ! Qu’ils viennent travailler, vivre, faire des enfants, qu’ils aient la possibilité d’ouvrir des commerces, d’embaucher, de démissionner, de virer du personnel, qu’ils soient balayeurs de rue ou ingénieurs. Aucune barrière, ni physique, ni légale. Quelle meilleure intégration que le travail ? Voilà la réponse du marché aux migrants, mais sûrement pas des bonds émis « sur le marché ». Parce que ce marché là, c’est un marché de dupes, un marché créé de toute pièce par l’État, afin de capter l’argent vers lui et ses desiderata. Voilà le néolibéralisme, ce mélange mi-socialiste mi-libéral, ce soin palliatif aux États endettés, à la fiscalité déjà folle, au dirigisme violent, à ces mammouths géants incapables de se mouvoir sans tout écraser autour d’eux et pourtant quasiment à l’agonie, croulant sous leur propre poids.

Quand l’étatisme répond à la faillite de l’étatisme

Et que dire de cette idée qui ressemble fort au syndrome classique de l’étatisme : l’État n’a pas fonctionné, essayons donc avec davantage d’État. Il a échoué dans la crise des migrants, on va donc, plutôt que le supprimer de l’équation, en rajouter une couche avec un État émetteur de bonds. Le plus comique c’est que nos artistes de l’économie expliquent d’abord que « the refugee crisis is probably not best handled by a uniform European policy. Europe is heterogeneous in its policies and culture so that integrating a person into a particular region requires flexibility and local knowledge that would be hard to dictate in a centralised fashion. », c’est-à-dire que la crise des réfugiés ne sera probablement pas mieux traitée par une politique européenne uniforme. L’Europe est hétérogène dans ses politiques et ses cultures, de telle sorte que l’intégration d’une personne dans une région particulière exige de la souplesse et des connaissances locales qu’il serait difficile de dicter de manière centralisée. C’est là une chose parfaitement vraie, mais alors pourquoi enchaîner que « therefore, the public good nature of the refugee crisis makes a stronger case for a common sharing of expenses and common financing of programmes. », c’est à dire que le fait la crise des réfugiés peut-être considéré comme bien public rend plus fort l’argument pour un partage commun des dépenses et le financement commun de programmes. La centralisation ça ne marche pas, donc on va essayer une autre centralisation. On croit rêver.

Effectivement, pour gérer des humains la centralisation ne fonctionne pas. Cela n’a jamais fonctionné et cela ne fonctionnera jamais, n’en déplaise aux socialistes. Les gens ne sont pas des bestiaux qu’un bon berger doit mener au pâturage. Et effectivement, je le redis encore, le marché n’est pas centralisé et il constitue la bonne réponse, mais les refugee bonds n’ont rien d’un marché non centralisé car ils sont émis par les États, avec de l’argent distribué par et pour les États. De plus, il ne faut pas oublier que nous sommes pour le moment en plein procès pour «escroquerie du siècle », avec pour origine justement des bons « à polluer » émis par l’UE. Mais forcément, cette fois-ci, c’est sûr, ça va bien se passer…

Quand le socialisme transforme l’Humain en marchandise

J’écrivais plus haut que j’avais trouvé cette idée presque inhumaine. Outre l’argument type « la question des migrants constitue un bien public  » (comment mieux exprimer l’idée que pour les étatistes, les gens appartiennent à l’État ?), l’un des points fort de nos piponomistes est que cela va permettre d’« allouer de l’argent » ici et là, que certains États vont « faire des bénéfices », que d’autres pourront parer aux « coûts » de l’immigration. On évoque des « coûts immédiats », des « bénéfices futurs », des « charges », …

Je n’ai, bien entendu, rien contre les bénéfices qui sont le moteur de l’économie et donc de nos sociétés. Je n’ai rien contre le calculs des coûts, des charges… pour une entreprise, voire pour un particulier. C’est la base du business et de bien des décisions dans la vie. Mais quel est ce monde créé par le socialisme mou où la manière de résoudre les problèmes qu’il crée est de parler des réfugiés comme les trafiquants d’humains parlent de marchandises ? C’est d’ailleurs très exactement en quoi se transforment ces États : en trafiquants d’êtres humains. Un peu de migrants ici, un peu de migrants là, tel coût, tel bénéfice.

Dans ma description libérale de l’immigration, je n’ai évoqué ni coûts ni bénéfices, j’ai parlé d’Humains libres de circuler, de vivre et de travailler. Bien sûr, ce monde aussi comporte des coûts et des bénéfices. Mais ils sont supportés et calculés à l’échelle individuelle : cela vaut-il la peine de migrer ? Cela vaut-il la peine d’engager un migrant ? Cela vaut-il la peine de travailler pour tel salaire ? Est-ce que cela vaut la peine d’apprendre la langue ? De s’investir ?

Sans être des robots calculateurs, les Humains effectuent beaucoup ce type de calculs. Mais à aucun moment il ne s’agit ici de politique de coûts et de bénéfices, comme est obligée de le faire la social-démocratie. La différence me semble abyssale en terme d’Humanité.

Et après, ce sont pourtant nous, libéraux, qui seront accusés de ne pas placer « l’humain d’abord » ? Après ce sont nous qui seront les fous serviteurs du capital et des bénéfices ? Ce sont nous qui sommes aliénés par l’argent ? Mais qui parle plus d’argent que les socialistes, même sous leur forme néolibérale ?

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