Quelques commentaires sur les Belgo-turcs/marocains et leur relation à l’État

Il y de cela quelques jours, le Fondation Roi Baudoin, épaulée par quelques universitaires, a publié un rapport très intéressant au sujet des deuxièmes et troisièmes générations d’immigrés du Maroc et de la Turquie dans notre pays.

La plupart des conclusions générales qu’on peut en tirer sont déjà dans tous les journaux : montée d’une classe moyenne, sécularisation en marche de l’Islam, sentiment majoritaire d’être « Belge », très large acceptation du principe démocratique (80%), …

Bref, on est loin des clichés autour des masses de pauvres (même si pauvreté et les problèmes d’emplois restent importants) ou de la cinquième colonne islamiste sur notre territoire.

J’ai lu en diagonale le rapport (désolé de n’avoir le temps de faire mieux, on peut le trouver ici), il s’agit d’une enquête de sociologie classique, hypothético-déductive sur base d’indicateurs facilement quantifiables, analysables, reproductibles. Ces indicateurs sont eux aussi très classiques pour ce type d’étude : données socio-économique, âge, religion, habitation, position sur telle ou telle question, … Ce n’est pas toujours ce qui existe de plus fin,  une enquête qualitative sur base d’entretiens permet en général d’affiner ces données (deux personnes avec le même profil économique peuvent avoir des trajectoires très différentes) mais cette standardisation permet, je le répète, de reproduire l’enquête (il y a bien quelques entretiens qui ont été passé et dont on retrouve des extraits dans la seconde partie de l’étude, mais cela reste marginal). C’est d’ailleurs le cas ici, les dernières études avec les même indicateurs dataient de 2007 et 2009.

Comme précisé dans le titre, je voudrais simplement faire quelques commentaires, deux en l’occurrence, qui ont bien fait rigoler mon côté libéral. Il y en aurait, bien entendu, beaucoup d’autres à faire.

Premier commentaire. On apprend dans la synthèse qui ouvre l’étude que, point de vue mœurs, on a à faire à une population fortement conservatrice (pg.15)

Du côté des valeurs, les Belgo-Turcs et les Belgo-Marocains, adhèrent de façon très majoritaire au système démocratique (80%), à la séparation des affaires religieuses et de l’Etat (70%), à la liberté d’expression (73%). Concernant la sphère privée, ils sont également majoritaires à estimer que les tâches ménagères doivent être partagées de manière égale entre le père et la mère (83%). Par contre, ils sont majoritairement en opposition la sexualité avant le mariage (51%), l’homosexualité (60%) et l’euthanasie (58%).

Des chiffres qui, dans les grandes lignes, correspondraient à une droite démocratique assez classique. Ceci n’est pas une surprise puisqu’on parle d’une population fortement croyante, même s’il y a fort à parier que, sécularisation oblige, les études dans les années à venir montrerons une baisse de ces chiffres (surtout, a mon humble avis, de la sexualité avant le mariage…). La vraie surprise n’est pas là, elle se cache bien plus loin, à la page 95, au chapitre « Préférence parmi les partis politiques belges ». Les partis de gauche et particulièrement le PS se taillent la part du lion (61 % en Wallonie), Ecolo-Groen suivant de près, ainsi que le CDH (dont les racines catholiques doivent laisser planer un soupçons de conservatisme chez certains).

Il y a pour moi deux façons de comprendre ce qui parait paradoxal. D’abord, l’incroyable capacité de la gauche à se faire passer pour le camp du bien, des petits et donc des immigrés. Bien sur, elle est l’héritière d’un vieux fond tiers-mondiste qui doit jouer un rôle, mais il reste surprenant de voir le grand écart entre les points de vue sur la société proposés par les socialistes et une partie de leurs électeurs. Surtout, la gauche est passée maîtresse dans l’art de saupoudrer diverses activités et associations, spécialement dans les quartiers concernés par la pauvreté, afin de s’assurer une clientèle régulière. Ceci est a peu près confirmé dans l’étude qui précise « pour les Belgo-Turcs, c’est la participation à la vie associative ethnique qui joue [sur la probabilité de contacter un élu] » (pg.98). Voilà pour le PS et Emir Kir, que j’avais déjà dénoncé dans un précédent article. Les graphiques de l’étude mettent d’ailleurs en évidence une corrélation entre « intérêt pour la politique » et « vote à gauche », surtout en Wallonie. Évidement, corrélation n’est pas causalité, mais en voilà une qui laisse rêveur…

Graphe1_BelgoImm Graphe2_BelgoImm

Ensuite, la droite paye probablement sa méfiance historique envers les immigrés, une méfiance réelle (Destexhe, De Wever, …) ou fantasmée (la propagande de gauche fait des miracles aussi de ce côté là). On ne va pas les plaindre, ça leur apprendra. Mais, d’après les auteurs du rapport, l’attrait de la droite augmente (le score du MR à doublé) ainsi que l’option « aucun parti ». Peut-être qu’un jour cette situation se retournera contre la gauche, ce qui nous garanti d’avance diverses crispations qui s’annoncent rigolotes, une fois que les z’étrangers se mettront à voter plus massivement à droite, chez les vilains racistes.

Second commentaire. Le point le plus important : celui du sentiment d’être Belge, celui de l’intégration, celui aussi du rejet, de la stigmatisation. Le plus important non pas que je sois spécialement attaché « au sentiment Belge » (selon mon humeur, je suis plus Belgicain que le roi ou violemment séparatiste…), mais parce qu’on touche là un point sensible de l’intégration, c’est à dire, s’il fallait la définir ou l’expliquer, la bonne entente dans une forme ou l’autre de vie commune des différentes communautés du pays.

Sur le sentiment d’être perçu comme Belge ou non, on voit que les membres des communautés d’origines turques ou marocaines sont divisés : 50 % seulement, a peu près, pensent être considérés comme Belges (pg. 107). Moi qui considère qu’on peut-être Belge, musulman, bronzé et avec un grand-père marocain, je me demande si cette obsession qu’on peut lire à longueurs de commentaires sur Internet (« rentrez-chez vous » à des gens dont les parents sont nés ici, ça reste d’une bêtise profonde) ne cause pas, finalement, une sorte de prophétie auto-réalisatrice. Si à force dire à un gamin « t’es nul en math », il devient effectivement mauvais en calcul, je ne vois pas en quoi ça serait différent dans cette situation.

Fait intéressant, on lit page 115 que, globalement, les musulmans de l’étude pensent en majorité que ce n’est pas aux Belgo-belge de s’adapter à eux, et qu’à l’inverse, près de 80 % des ces même musulmans reconnaissent que c’est à eux de s’adapter. L’étude montre plus loin (page 190 et au-delà) que l’intensité de la pratique de la religion n’a que peu d’impact sur l’inclusion ou la participation à la vie économique ou sociale. Voilà donc pour les habituels racistes, mais je doute qu’ils liront cette étude…ou cet article.

Mais le point le plus important, et sur lequel je vais conclure, c’est l’effroyable effet « de quartier » que subissent ces gens sur leurs trajectoires individuelles. C’est l’objet du chapitre 8 « L’effet du lieu de naissance : ceux qui sont nés en Belgique et ceux qui ne sont pas nés en Belgique ». Résumé en une ligne, le fait d’être nés en Belgique diminue les capacités d’intégration au tissus socio-économique par rapport aux migrants qui viennent d’arriver. Paradoxalement donc, un néo-arrivant se sent mieux, en moyenne, qu’un petit-fils d’immigré. Pour citer l’étude « les personnes nées en Belgique ont moins de chance d’être actives sur le marché de l’emploi que celles qui ne sont pas nées en Belgique » (pg. 153).

Et c’est un problème, un énorme problème même. C’est une bombe sociale, humaine. Le risque, à terme, c’est l’apparition de ghettos tels qu’on les connaît aux USA. Bruxelles, par exemple, est la 3ième région créant le plus de richesse en Europe, mais 33 % de sa population vit (ou risque de vivre) sous le seuil de pauvreté. Sachant que près du quart de la population bruxelloise est musulmane et quand on connaît le niveau d’étude moyen de cette population, les quartiers qu’elle habite, … on se rend vite compte qu’une grande partie de ses 25 % de pauvres sont issus de l’immigration.

Bien entendu, le racisme latent dans certains couches de la population, la discrimination à l’embauche, l’a priori négatif sur les jeunes belgo-immigrés, … tout ça n’aide pas. Mais je ne crois pas, contrairement à ceux qu’on peut parfois lire, que ça soit les seules réponses.

Qui a planifié des quartiers ghetto, ces tours, ces cités ? Qui a subsidié à tours de bras clientélistes un tas d’associations pas possibles ? Qui a entretenu savamment le mythe de l’État protecteur ? Qui à coup d’aides sociales découragent parfois toute entreprise individuelle ou envie de faire autre chose de sa vie ? Dans un système où il est déjà très difficile de comprendre les enjeux et les moyens de s’en sortir (créer une entreprise ?) pour un « local », comment penser que des immigrés s’en sortiront sans moins de dégâts ? Qui a entretenu les autres mythes des nécessaires longues études pour bien vivre ou de l’inévitable racisme quand un refus s’offre à vous ? Qui combat la drogue avec parfois tant de violence qu’en face naissent des bandes armées qui deviennent l’unique horizon de revenus et de promotion dans ces quartiers ? Qui, par la discrimination positive, crée un sentiment de facilité et de droits supplémentaires, aux dépends de la volonté et du courage personnel ? Qui, par ses discours tiers-mondistes, crée des cohortes de perdants d’avance, tellement sûrs d’eux d’être les nouveaux damnés de la Terre qu’il ne servirait à rien de faire autre chose que demander et se plaindre ?

L’État, ses élus, ses partis politiques, ses « ONG » vachement politisées, ses partisans. Gauche, droite, tous coupables. Guy Sorman montrait justement il y a quelques jours, et avec beaucoup de justesse, les errances de l’État dans sa gestion de la ville aux USA et ses conséquences terrible dans l’Amérique d’aujourd’hui.

Et qui, à coup de stigmatisation des immigrés, du péril islamique, de la cinquième colonne, de l’interdiction de s’exprimer pour certains artistes, de laïcisme extrémiste et de discours identitaires à la noix, provoque finalement un repli identitaire et une forme de « conscientisation ethnique » chez ses jeunes ?

Les mêmes. Toujours les mêmes. A force de vouloir s’occuper de tout, ils passent leur temps à chercher des solutions aux problèmes qu’ils ont eux-même participé à créer. Un cercle vicieux dont j’ai bien grande peine à voir comment on va s’en sortir.

Ce serait bien que quelqu’un réagisse chez nous avant qu’il ne soit trop tard.

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