Les écrivains belges sont-ils atteints de schizophrénie ?

Quelle stupeur en lisant les nouvelles ce matin dans mon tram : un ensemble d’auteurs et écrivains belges publient une « carte blanche » dans La Libre Belgique demandant plus de libéralisme…avant de demander une grosse dose d’étatisme et de corporatisme.

Ouf ! Soulagement personnel : pendant quelques instants, j’ai bien cru que nos écrivains s’étaient convertis au libéralisme, eux que l’on retrouve souvent à gauche quand il s’agit de pétitions et de demandes publiques. En lisant l’article jusqu’au bout, tout rendre dans l’ordre : ce n’est qu’un énième ersatz de corporatisme qui est quémandé. La situation est donc normale.

Que dit ce texte ? Signé par quelques belles plumes (ou dessinateurs) que j’apprécie personnellement (Paul Aron, Laurent De Sutter, Xavier Deutsch, François Schuiten …), il attaque d’abord ce qu’on appelle en Belgique la « tabelle », une majoration tarifaire d’abord imposée par un arrêté ministériel en 1974 mais gardée comme relique, si l’on peut dire, par deux grands groupes d’édition français pour la Belgique ( majoration de prix jusqu’à 15 % d’après ce que j’ai lu).

La justification d’une telle taxe est rigolote : elle voulait parer aux variations des taux de change entre la Belgique et la France à l’époque des francs. On se demande bien pourquoi les livres spécifiquement, et pas le reste. Elle n’a évidement plus de justification aujourd’hui grâce à l’euro (l’arrêté est d’ailleurs abrogé suite au droit européen de la concurrence), du coup elle est recyclée en « charge supplémentaire de distribution » par les deux éditeurs, motivation stupide s’il en est (comme s’il coutait plus cher d’amener des livres à Bruxelles depuis Paris, qu’à Bordeaux ou Toulouse depuis le même point de départ).

A l’ère du Thalys et d’Amazon (ou de Gibert Joseph !), c’est en effet une perte d’argent que d’acheter des livres neufs en Belgique, ceux-ci étant moins chers en France. Mais ça ne gâche pas le plaisir de fouiner dans les rayons des libraires, de déambuler dans un magasin à la recherche d’un livre désiré depuis longtemps, raison pour laquelle j’apprécie notamment les librairies d’occasion (car contrairement à ce que d’aucuns veulent faire croire, acheter en ligne n’est pas mutuellement exclusif avec acheter en boutique classique).

Nos chers auteurs demandent donc, en vertu des lois européennes sur la concurrence (on rigole quand on connait la suite), de faire supprimer cette taxe parce que, comme ils le disent, ça coute plus cher :

Deux distributeurs fixent donc le prix de vente en Belgique, justifiant la tabelle par la nécessité de supporter les coûts de leur structure en Wallonie. […] Le lecteur belge est ouvertement pénalisé, en toute impunité, en vertu d’une logique issue d’un autre temps. Pourquoi doit-il supporter cette charge supplémentaire qui profite à quelques intermédiaires ?

Logique d’un autre temps, donc, nous y reviendront… Ce qui est intéressant, c’est de voir -pour résumer l’idée- qu’il y a un manque de concurrence permettant à deux gros éditeurs de fixer le prix de près de 60 % du marché. Quand je vous disais que ce texte commençait presque comme une ode au libéralisme, à la concurrence et au prix du marché. Même si, bien entendu, un libéral rétorquerait que l’État n’a pas à décider du prix du livre et donc des taxes que les importateurs y mettent.

Cependant, pour une fois qu’on ne réclamait pas plus d’argent gratuit venant des poches des autres, je ne boudais pas mon plaisir à la lecture du texte. Mais ça n’allait pas durer, c’eut été trop beau ! Il était évident qu’un groupe de signataires n’allaient pas publier une tribune demandant au politique de supprimer un truc au nom du bien commun sans, en douce, demander aux mêmes législateurs de bétonner leur business.

Et voici nos fiers chevaliers de la culture pour tous réclamer que l’État belge fixe un prix pour les livres, comme en France et ailleurs (la Suisse et les Pays-Bas venant de faire marche arrière).

En outre, la Belgique est un des derniers pays européens à ne pas avoir adopté une loi réglementant le prix du livre, situation qui favorise le discount sauvage et les grandes surfaces alors que, pour l’essentiel, ce sont les libraires qui assurent la présence continue de nos livres sur leurs tables et dans leurs rayons.

J’aime énormément ce petit « en outre ». Dit comme ça, on dirait un truc rajouté vite fait, comme un point de détail. Sauf qu’il s’agit demander une belle grosse politique corporatiste de derrière les fagots. Relisez une encore une fois : d’abord supprimer une taxe qui augmente le prix en justifiant qu’il faut qu’un maximum de personnes puissent accéder aux livres, ensuite, demander que l’État fixe un prix à l’image de la France. D’abord, un semblant de concurrence, ensuite une belle grosse réglementation. D’abord un bout de libéralisme, ensuite du gros socialisme qui tâche. Une belle schizophrénie ?

Pas tant que ça. Ce qui est transparaît comme étant la véritable problématique dans ce texte, ce n’est finalement pas tellement que les lecteurs belges payent plus chers leurs livres. Non. Ce qui emmerde nos z’écrivains, c’est dit en tout petit : c’est le discount « sauvage » (vous avez remarquez cette propension chez les étatistes de gauche et de droite à systématiquement qualifier de « sauvage » tout ce qui n’est pas assez régulé à leur goût?). Reparlons de la « logique d’un autre temps » : qu’est-ce donc que cette logique de vouloir nationaliser le prix d’un bien comme en URSS afin de tenter de sauver son modèle commercial, si ce n’est celle d’un autre temps ? Qu’est-ce que c’est donc que cette manie de demander à l’État de protéger son entreprise comme un industriel du 19ième siècle, si ce n’est celle d’un autre temps ?

Ce qui serait embêtant d’après ces auteurs, c’est que les petits libraires disparaissent aux profits de gros commerces (comme Filigranes à Bruxelles ? ), de multinationales (Fnac et autres) ou des supermarchés. S’il est vrai que des librairies vivent grâce au prix élevé du livre, on se demande bien pour quelle raison elles auraient un droit supplémentaire sur les autres commerces de vivre au crochet des clients grâce à une loi spécifique ? Ensuite, quelle nostalgie ! Rien qu’à Saint-Gilles, il doit y avoir 10 libraires (dont 4 rien que sur l’Avenue Jean Volders !), si quelques-uns disparaissaient au profit de livres moins chers, le lecteur a-t-il vraiment perdu au change ? Qu’est-ce qui prouve que l’augmentation des volumes vendus ne viendra pas freiner, voir éradiquer, la baisse du nombre de libraires ? Et surtout, quel est donc ce droit qu’on ces personnes de décider où et comment nous devons acheter les livres que nous désirons ?

Soyons clairs une seconde : un prix fixe, c’est assurer un prix au dessus du prix du marché, c’est donc rendre les livres artificiellement chers. Le Vénézuéla, qui a fixé le prix d’un tas de produits de manière arbitraire, est en proie aux pire difficultés sociales possibles. Il en va de la nourriture et du papier toilette comme des livres, c’est ce que montre ces études suisse (en pdf) ou canadienne.

Ces auteurs se moquent que vous payez moins chers leurs livres, c’est d’ailleurs tout le contraire, ils veulent continuer à les vendre chers car c’est là qu’ils font leur pognon. Et personne ne leur en voudrait s’ils ne demandaient pas au bras armé de l’État de les y aider ! Quand Lidl et Aldi vendront des livres à 5€, il n’y aura plus grand chose à manger (comme on le dit en Afrique) pour eux. Tout le cirque créé par exemple autour d’Amazon ne concerne que ça, continuer à vendre à un prix maximum leurs produits avec la bénédiction législative. C’est tout ce qui intéresse nos pétitionnaires fabricants de chandelles : leur petit corporatisme. On pourrait leur proposer de penser une nouvelle façon de publier ; d’aller ailleurs que dans ces grosses écuries de l’édition, si cela les dérange tant (mais le salaire sera-t-il le même?) ; de s’organiser pour monter une coopérative d’écrivains-éditeurs ; … Mais il est tellement plus simple de demander à l’autorité protection aux dépens des autres plutôt que de prendre le risque de se réinventer.

Le prétexte de « sauver la culture » est totalement bidon. On a pas besoin de fixer un prix arbitraire sur les DVD pour « sauver le cinéma ». On a pas besoin de fixer un prix sur la brique pour « sauver les maisons ». On a pas besoin de fixer le prix des voitures pour « sauver les concessionnaires ». On a pas besoin de fixer un prix sur les disque dur pour « sauver les sauvegardes ». Rappelons encore une fois que la culture la plus visible au monde est la culture américaine et qu’il n’y a ni ministère de la culture ni prix unique du livre aux USA. A se demander s’il existait des livres et des écrivains avant les années ’60 et ’70 …

En France, les seuls gagnants de la politique du prix unique sont la mafia du syndicat du livre, les grands éditeurs et quelques écrivains à succès (Musso et Levy, c’est de la culture ça ?), qui profitent tous des prix artificiellement élevés. Eux seuls peuvent se permettre une place sur le marché avec des tels prix. Tous les autres, tous (petits éditeurs, écrivains débutants ou à petit tirage, …) subissent de plein fouet ce prix des livres. Qui irait mettre 15 ou 20 balles dans un livre d’un auteur inconnu ? Qui oserait se lancer dans l’édition face à ces orges et à un tel prix ?. Je sais personnellement de quoi je parle quand je vous dit que les éditeurs sont très frileux à l’idée de publier des petits nouveaux, ou des livres qui seront peu lus, notamment à cause du prix de vente qui fera reculer les potentiels lecteurs.

Enfin, pour terminer de vous convaincre sur cette arnaque, sachez qu’il existe une exception pour le prix du livre. Un acteur économique à le droit de le payer au prix libre et non au prix fixe : l’État (et ses administrations publiques) ! L’État fixe donc un prix artificiellement élevé et se réserve le droit de passer outre sa propre loi, c’est ce qu’on appelle communément du foutage de gueule.

Pour sauver les libraires, et c’est ce que je souhaite de tout mon cœur, il faut leur permettre de vendre plus de livres, donc de vendre des livres moins chers, et aussi leur permettre de faire des soldes, ce qui est pour le moment interdit (du moins en France, je ne suis pas sûr de la réglementation belge en la matière).

Nos chers (très chers) auteurs se tirent donc une balle dans le pied, et on peut légitimement penser que cette politique du prix unique, si elle est mise en place chez nous ou si elle perdure ailleurs, va tuer à petit feu les livres tels qu’on les connaît, plutôt que de leur permettre de s’adapter au monde moderne. Mais pour paraphraser un écrivain célèbre, on pourra alors se moquer ouvertement de ceux qui se plaignent des conséquences des causes qu’ils ont défendus. Le problème, c’est qu’il n’est absolument pas certain qu’ils s’en rendent compte.

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